• Marc Fumaroli : «Le latin est victime des fanatismes égalitaires et utilitaires» (Le Figaro, 31.03.2015)

    FIGAROVOX/ENTRETIEN - La réforme du collège risque d'entrainer la suppression du latin. Plutôt que de se résigner ou sombrer dans la nostalgie, l'académicien Marc Fumaroli rappelle la vitalité des textes antiques.


    Docteur es lettres, Marc Furoli est professeur des universités, historien, essayiste et académicien. Il est élu au Collège de France en 1986 dans une chaire intitulée «Rhétorique et société en Europe (XVIe-XVIIe siècles)» , à l'Académie française en 1995 où il succède à Eugène Ionesco et à l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1998.

    Il a été directeur du Centre d'étude de la langue et de la littérature françaises des XVIIe et XVIIIe siècles. De 1993 à 1999, il a été président de l'Association pour la sauvegarde des enseignements littéraires (S.E.L.), fondée par Mme Jacqueline de Romilly. Il est membre de nombreuses sociétés savantes françaises et étrangères. Il est également l'auteur de nombreux ouvrages dont La République des lettres qui vient de paraître aux éditions Gallimard.


    La réforme du collège proposée par le gouvernement entraînera peut-être la suppression du latin comme option. Qu'en pensez-vous?

    Pendant une trentaine d'années, avec Jacqueline de Romilly, nous nous sommes battus pour maintenir le rang du latin et du grec dans l'enseignement secondaire. Nous avons eu un moment d'espoir. En 1993, François Bayrou étant ministre de l'Éducation nationale, une véritable «restauration» a été envisagée. Il s'agissait de faire basculer le latin et le grec du statut négligeable de matière à option à celui d'épreuve à option du baccalauréat. Il n'était évidemment pas question d'imposer quoi que ce fût aux lycéens mais de rendre plus attrayant le choix de l'une ou l'autre de ces langues dans les filières dites littéraires. Malheureusement le ministère Bayrou, sous la pression, je crois, d'un puissant syndicat de gauche très ancré rue de Grenelle, et qui sévit toujours, n'a pas donné suite à ce plan d'action simple et ingénieux. Depuis, de ministre en ministre, les choses n'ont cessé de se dégrader. Madame Vallaud- Belkacem s'apprête à donner le coup de grâce à ces deux matières sur lesquelles, depuis le XVIe siècle, tout l'enseignement secondaire français, quel que soit le régime, a été fondé.

    Madame Vallaud- Belkacem s'apprête à donner le coup de grâce à ces deux matières sur lesquelles, depuis le XVIe siècle, tout l'enseignement secondaire français, quel que soit le régime, a été fondé.

    Vous me direz: pourquoi cette fixation sur ces deux langues anciennes? Nous allons y revenir. Je me contenterai de dire pour l'instant que cette cause n'était pas de notre part une crispation de spécialistes, mais un éloge des humanités et de la place légitime qui leur revient dans l'enseignement public français.

    Les humanités? Un ensemble de savoirs d'une nature essentiellement différente des savoirs scientifiques et techniques et comprenant langues et littératures anciennes, langue et littérature françaises, langues et littératures étrangères, histoire générale, histoire de l'art, histoire de la philosophie. Le latin et le grec étant la partie la plus menacée, et peut-être la plus fondamentale de cet ensemble, nous les avons pris pour drapeaux.

    Comment expliquer cette indifférence devant l'effritement rapide de l'enseignement du grec et du latin?

    La première explication, la plus évidente, c'est le fanatisme égalitariste dans le panneau duquel l'opinion publique et la classe politique françaises sont tombés. Dans les pays étrangers que j'ai fréquentés, je n'ai jamais rencontré à ce degré le pédantisme égalitaire, légitimé en France par la sociologie dite scientifique de Bourdieu et de ses nombreux disciples. On a osé faire du latin et du grec les symptômes les plus scandaleux d'un enseignement de classe qui afficherait et reproduirait la «distinction» d' «héritiers» privilégiés et insolents!

    En réalité, les «riches» se fichent bien du latin et du grec, mais ils envoient leurs enfants étudier dans de coûteuses public schools anglaises ou suisses, infiniment plus élégantes et élitistes que nos lycées républicains. Habillage «scientifique» d'une jalousie sociale fantasmée, l'idéologie de la «distinction» veut ignorer le rôle que peut jouer une culture classique, acquise gratuitement au collège et au lycée laïcs (le luxe français des pauvres) dans l'ascension sociale de jeunes gens nés défavorisés!

    Habillage «scientifique» d'une jalousie sociale fantasmée, l'idéologie de la «distinction» veut ignorer le rôle que peut jouer une culture classique, acquise gratuitement au collège et au lycée laïcs (le luxe français des pauvres) dans l'ascension sociale de jeunes gens nés défavorisés!

    Cela m'amène à une deuxième explication: la superstition du numérique, nouvelle religion appelée à abolir toutes les formes anciennes d'éducation de l'esprit, du cœur et de l'imagination et à en tenir lieu. Le numérique a beau être très utile aux esprits bien faits par ailleurs (aussi utiles qu'aux esprits tordus, hélas!), il ne saurait remplacer les humanités qui ont fait leurs preuves depuis longtemps pour la formation d'esprits bien faits et libres. Le «tout numérique» dans l'enseignement, ce serait le triomphe de l'esprit grégaire et la disparition à terme d'individus pourvus d'esprit critique, que remplaceraient les réseaux sociaux anonymes de geeks. L'idée que les révolutions technologiques comportent des dommages collatéraux dont il vaut mieux être averti à temps, se heurte en France au naïf fanatisme du progrès. La classe politique se refuse évidemment à prendre à rebrousse-poil un public d'électeurs conditionné jour et nuit par la pseudo- science de la jalousie sociale et par le bombardement publicitaire des dieux numériques, Samsung et Apple!

    Troisième explication: l'utilitarisme à courte vue du «tout économique». Ce point de vue ne peut et ne veut concevoir l'école et l'éducation que sous l'angle du rendement immédiat; il évacue avec zèle, dans l'esprit terroriste de la «destruction créatrice» célébrée par Schumpeter, les joyaux les plus précieux de notre patrimoine symbolique, la langue, la longue mémoire, la beauté, le goût, la délicatesse de l'esprit et du cœur.

    Comment revenir sur ces ostracismes portés par l'air du temps?

    Je m'étonne que semble aller de soi la légèreté avec laquelle l'État français et les institutions communautaires européennes abordent ces questions d'éducation d'où dépendent l'avenir de nos nations, l'assimilation de nos immigrés, l'éclat de nos lettres, de nos arts, l'autorité de nos érudits.

    Le rétrécissement et même la disparition programmée, dans le secondaire, d'un vivier de latinistes et hellénistes tôt et bien entraînés menace en France l'avenir et la qualité de ces sévères sciences de l'homme.

    À ce propos, je rappelle en passant que le latin et le grec anciens sont les bases indispensables de nombreuses disciplines savantes où nous, Français, avons toujours brillé, études latines et grecques, bien sûr, mais aussi études médiévales et byzantines, études de l'Europe humaniste et classique…. Le rétrécissement et même la disparition programmée, dans le secondaire, d'un vivier de latinistes et hellénistes tôt et bien entraînés menace en France l'avenir et la qualité de ces sévères sciences de l'homme, qui n'en prospèrent et prospèreront pas moins, mais ailleurs, des deux côtés de l'Atlantique. Où sont les réformateurs français et européens qui, détachés de la conjoncture politique à court terme, se préoccuperaient de concevoir de nouvelles humanités et leur place plus que légitime dans l'enseignement? On n'en a pas moins vu, rue de Grenelle, se succéder de ministre en ministres les réformes improvisées, et même des «États généraux», aussi absurdes que stériles.

    Un certain déclinisme, allié subconscient du nihilisme, nous condamne à ces brouillages officiels et médiatiques. Tant de bruit voile mal une fuite en avant dans la dégradation du collège et du lycée et une indifférence foncière envers de jeunes générations privées de la nourriture qu'elles méritent et qui se ressentent de leur privation. Il nous manque la volonté. Rien n'est fatal. La tâche du siècle, dans notre pays, ce serait le dessin des grandes lignes d'une éducation française qui soit aussi européenne, d'une éducation scientifique qui soit aussi humaniste.

    Que répondre sur l'inutilité d'une langue morte?

    Une éducation purement utilitaire serait pratiquement inutile, ce ne serait plus une éducation, mais une tautologie. Sauf dans les formations professionnelles de haut niveau, tout ce qui est utile au monde hypernumérique dans lequel nous vivons s'apprend aujourd'hui très tôt et sur le tas, par l'expérience plus que par la théorie et le discours. Ce n'est pas en redoublant cette appropriation spontanée au monde numérique que l'école jouera son rôle d'éveilleur des esprits. En revanche, apprendre le latin et le grec, parvenir tôt à lire Virgile ou Platon dans le texte, à contre-courant des savoirs et savoir-faire communs, c'est le cas typique et le symbole de ce qu'il entre de gratuit et de gratifiant dans toute éducation digne de ce nom.

    Un certain déclinisme, allié subconscient du nihilisme, nous condamne à ces brouillages officiels et médiatiques. Tant de bruit voile mal une fuite en avant dans la dégradation du collège et du lycée.

    Pourquoi?

    Par excellence, l'apprentissage et la maîtrise du latin et du grec ouvrent aux jeunes esprits des perspectives dont les privent la culture exclusive de l'immédiat et de l'utile. L'étude du sanscrit ou du mandarin en ferait autant. Messagères d'un monde lointain, et qui n'en était pas moins humain et reconnaissable pour tel, ces langues, pas si mortes que cela pour leurs locuteurs et lecteurs, ouvrent l'esprit à la différence et à la ressemblance avec d'autres mondes que le nôtre. Nous voilà dotés, à partir de là, de l'expérience nécessaire pour prendre du recul sur notre propre actualité, et pour aborder, avec sympathie de principe et distance critique, d'autres mondes que le nôtre dans l'humanité d'aujourd'hui. En somme, les conditions préalables à l'exercice de la liberté d'esprit commencent à être réunies.

    L'émulation avec l'antique, la réponse au défi de l'antique, tel a été l'aiguillon du développement de notre Europe.

    Si l'Europe a été la partie du monde la plus inventive, la plus dégagée des routines, la plus novatrice, la plus curieuse de tout ce qui est humain, si elle a inventé l'humanité plurielle qu'il nous faut sauver de la haine jalouse que lui portent les nouveaux barbares, c'est que, depuis la chute de l'Empire gréco-romain jusqu'à nous, l'éducation des européens a été fondée sur une comparaison critique incessante entre l'expérience antique et l'expérience moderne. L'expérience antique en acte a préservé l'expérience moderne et chrétienne en devenir de se contenter d'imiter et de répéter. L'émulation avec l'antique, la réponse au défi de l'antique, tel a été l'aiguillon du développement de notre Europe. Ce dialogue incessant et fécond avec les vestiges les plus surprenants du passé est un exemple unique. Il n'a rien perdu de son pouvoir de mûrir les esprits.

    Par exemple?

    Je n'en finirais jamais! C'est vrai dans toutes les saisons de nos arts, roman, gothique, humaniste, classique, néo-classique, romantique, tantôt plus proches du modèle en acte, tantôt prenant ses distances avec lui. L'Antique dans les arts a pu être concurrencé au début du XXe siècle par l'exotique ou le primitif, c'est le même jeu fécond d'émulation qui se poursuit avec les classiques en acte.

    Prenons Montaigne, qui est aujourd'hui devenu populaire en France grâce à Antoine Compagnon. Les Essais sont fondés sur une comparaison constante entre l'actualité tragique de la fin du XVIe siècle et la leçon des Grecs et des Latins qui ont connu, eux aussi, les guerres civiles. L'anthropologie, belle et bonne science européenne dont Montaigne est l'un des inventeurs, compense par sa générosité cognitive l'utilitarisme colonial et prédateur. Elle doit tout aux humanités gréco-latines. Voyageurs et missionnaires, voire militaires du calibre de Lyautey, n'auraient jamais fait l'effort de comprendre et sauver des langues, des mythologies, des œuvres d'art, des mœurs de peuples découverts par les explorateurs européens, s'ils n'avaient été éduqués à étudier, et mémoriser, dans le sillage des humanistes, les langues, les mythologies, les arts, les mœurs et les manières de l'Antiquité classique. Peut-être faudrait-il que cette genèse de l'anthropologie moderne dans l'éducation classique soit mieux connue de notre élite gouvernementale?

    Peut-être faudrait-il que cette genèse de l'anthropologie moderne dans l'éducation classique soit mieux connue de notre élite gouvernementale?

    L'école contemporaine a le souci de faire connaître les autres cultures…

    Les Musées s'y emploient aussi, de plus en plus résolument. J'ignore si l'école les relaie comme elle devrait. Je crains que l'on omette de mettre en perspective la millénaire habitude européenne de se confronter en profondeur avec le monde classique gréco-latin. Si on a été élevé dans le respect, l'admiration de civilisations qui ne sont plus les nôtres, mais dont nous avons compris la parenté avec nous, quelle meilleure préparation à admirer, à comprendre, les différentes cultures et civilisations que contient vivantes (c'est le cas en Inde) ou dont a hérité, un monde globalisé par nous et que nous devons donc aider à se soustraire à la trop fameuse «destruction créatrice»dont nous souffrons autant que lui. Élargissons les humanités, oui, mais n'oublions jamais d'où elles nous viennent.

    Retrouvez la deuxième partie de l'entretien ici.

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    Marc Fumaroli : «Les humanités au péril d'un monde numérique» 2/2

     

    FIGAROVOX/ENTRETIEN - Le professeur et académicien Marc Fumaroli rappelle l'importance de protéger et transmettre les humanités qui permettent le développement durable et profond de ce qui fait notre humanité : la liberté intérieure.


    Docteur es lettres, Marc Furoli est professeur des universités, historien, essayiste et académicien. Il est élu au Collège de France en 1986 dans une chaire intitulée «Rhétorique et société en Europe (XVIe-XVIIe siècles)» , à l'Académie française en 1995 où il succède à Eugène Ionesco et à l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1998.

    Il a été directeur du Centre d'étude de la langue et de la littérature françaises des XVIIe et XVIIIe siècles. De 1993 à 1999, il a été président de l'Association pour la sauvegarde des enseignements littéraires (S.E.L.), fondée par Mme Jacqueline de Romilly. Il est membre de nombreuses sociétés savantes françaises et étrangères. Il est également l'auteur de nombreux ouvrages dont La République des lettres qui vient de paraître aux éditions Gallimard.


    Nous vivons une rupture de transmission?

    Le mot transmission est un très beau mot. Il a la capacité de toucher le public actuel qui s'inquiète de l''état de l'Éducation nationale dans la France libéralo-socialiste. Mais il ne s'agit pas seulement de transmettre comme un bagage fourre-tout un «fonds commun»élémentaire, il s'agit de fournir aux futurs adultes les instruments de leur liberté d'esprit. Le but que nous avons poursuivi en plaidant pour le latin et le grec, ce n'est pas d'alourdir prématurément la mémoire et l'emploi du temps des étudiants avec des formes les plus difficiles de notre héritage. Si tel était le cas, nous donnerions dans le défaut du «genre ennuyeux» dont Mme le ministre habilement nous accuse.

    Il ne s'agit pas seulement de transmettre comme un bagage fourre-tout un «fonds commun»élémentaire, il s'agit de fournir aux futurs adultes les instruments de leur liberté d'esprit.

    Quand nous parlons d'humanités, nous parlons d'un dialogue fécond avec les meilleurs esprits de notre lointain passé, avec les meilleurs poètes, les meilleurs artistes, dialogue d'aujourd'hui qui a été précédé par une suite de dialogues dont les fruits ont été d'une étonnante diversité et nouveauté. C'est cette fécondation passionnante et surprenante de génération en génération qu'il faut faire découvrir et intérioriser. Cela suppose tout autre chose qu'une «pluridisciplinarité» touche à tout dont les «ateliers» feraient, de la salle de classe une annexe des «performances» vouées à l'oubli des galeries d'art contemporain.

    Une pédagogie de la comparaison demande l'apprentissage préalable de disciplines. Si l'on veut, par exemple, comparer un poème du XIXe siècle avec son modèle antique, pour en faire valoir l'originalité, il faut avoir déjà une bonne maîtrise grammaticale et sémantique de la langue mère et de la langue fille. Si l'on en fait autant en peinture, en sculpture ou en architecture, cela supposera que l'on a assez appris par exemple à «lire» dessins et relevés d'architectes d'époques diverses pour être capable de les comparer et d'évaluer les libertés que l'artiste a prises avec sa propre tradition...

    Il y a un temps, dirait l'Ecclésiaste, pour s'approprier d'une discipline, et un temps pour se livrer à des exercices comparatifs justifiés. La pluridisciplinarité qu'invoque Mme Vallaud-Belkacem, c'est un idéal pour l'enseignement et la recherche universitaires, entre disciplines déjà bien maîtrisées, et non dans l'enseignement secondaire, où il faut se rendre maîtres de disciplines, et non pas faire semblant d'en disposer prématurément pour se livrer à des rapprochements hasardeux. Pluridisciplinarité: une belle mais fallacieuse enseigne pour couvrir le renoncement du chef d'orchestre, le professeur, à surmonter la cacophonie des instrumentistes, les élèves, partant dans tous les sens. Les phénomènes humains peuvent toujours être abordés de différents points de vue, mais la pluridisciplinarité peut- être aussi un alibi pour le touche à tout.

    Pluridisciplinarité: une belle mais fallacieuse enseigne pour couvrir le renoncement du chef d'orchestre, le professeur, à surmonter la cacophonie des instrumentistes, les élèves, partant dans tous les sens.

    Vous avez enseigné à l'université de Chicago. Les humanités y sont-elles encore au programme?

    Nos voisins européens et nos amis américains n'ont pas été aussi loin que nous dans l'ostracisme de l'enseignement des langues et littératures classiques. Nous nous trouvons en état de régression par rapport à eux. Le liceo classico italien n'a pas été pour l'essentiel retouché, ce qui explique la facilité avec laquelle les jeunes italiens bien formés dans ces lycées sont prêts à s'adapter à toutes sortes de professions et organismes de recherche en France comme en Europe et aux États-Unis, selon une tradition d'expatriation qui remonte au XVIe siècle. Le lycée classique allemand (Umanistische Gymnasium) a mieux résisté que nos propres collèges et lycées, à ce qu'on me dit, au pédagogisme. Le gouvernement conservateur anglais actuellement au pouvoir, débarrassé des pleurnicheries égalitaristes du blairisme, favorise un retour aux humanités dans de nombreux établissements secondaires publics. Quant aux États-Unis, s'il est certain que l'ensemble des américains scolarisés ne fait pas de grec ni de latin, les parents qui en ont les moyens disposent de ce qu'on appelle College of arts, où le latin et le grec sont enseignés dès ce que nous appelons la sixième.

    Nos voisins européens et nos amis américains n'ont pas été aussi loin que nous dans l'ostracisme de l'enseignement des langues et littératures classiques.

    Le ministère Vallaud-Belkacem donne volontiers la Finlande en exemple vertueux de ce qu'il rêve de transposer dans le secondaire français. C'est oublier que ce beau pays qui parle une langue très singulière a recouru, jusque dans les années 6o, au latin (avec chaîne de radio ad hoc) pour dialoguer avec les pays libres de l'Europe du Nord et de l'Est. Elle est passée, depuis, au tout anglais: en matière d'éducation, elle s'est convertie à un utilitarisme qui fait passer les «besoins de l'industrie et de la société moderne» devant les vrais intérêts de l'épanouissement d' individus complets et libres.

    Aux États-Unis, nation aussi idolâtrée en France que mal connue, il n'existe pas de «mammouth» washingtonien qui régit en bloc, comme le Docteur Knock de la rue de Grenelle, tout le système éducatif public de l'État fédéral. Une extraordinaire diversité prévaut dans tous les ordres d'enseignement. Le «tout numérique» prévaut en Californie, siège de Silicon Valley et de ses nombreux vassaux universitaires, mais le même État héberge un tout autre Vatican, celui de l'histoire mondiale des arts, le «Getty». La côte Est, siège de l'Ivy League, se pique de fidélité à l'enseignement classique des humanités. Elle fourmille en centres de recherches prestigieux où exercent les sommités de leurs disciplines, la byzantinologie à Dumbarton Oaks, l'hellénisme et la latinité, traités à égalité avec l'héritage d'Einstein et d'Oppenheimer, l'histoire de l'art érudite dans la tradition d'Erwin Panofsky, à l'Institute of Advanced Studies de Princeton. À Harvard, le fameux MIT recrute volontiers de jeunes latinistes et hellénistes surdoués, dont il juge l'esprit affranchi des conformismes intellectuels et des chemins battus par la logique binaire, donc plus imaginatifs que leurs contemporains issus de filières exclusivement modernes. D'où viennent ces petits génies révélés à eux-mêmes par l'Antiquité classique? Des Colleges of Arts , privés-et coûteux-, pas très nombreux, mais répartis sur tout le territoire, le plus souvent dans les États riches, comme le Texas. D'où viennent leurs professeurs de grec et de latin, souvent francophones, qui enseignent si confortablement dans ces collèges outrageusement élitistes?

    La côte Est, siège de l'Ivy League, se pique de fidélité à l'enseignement classique des humanités. Elle fourmille en centres de recherches prestigieux.

    Eh bien, puisque vous venez d'évoquer l'Université de Chicago où j'ai longtemps enseigné les lettres françaises, cette puissante et austère institution a été le foyer du néo-libéralisme économique de Milton Friedman, et aussi celui du néo-conservatisme politique des William Kristoll et des Allan Bloom. Cependant, fourmillant déjà de Prix Nobels, elle est aussi le siège du Commitee on Social Thought, fondé en 1941 par John U. Nef dans un esprit pluridisciplinaire, et où enseignèrent longtemps le grand politologue allemand Léo Strauss, interprète éminent de la pensée grecque, la grande dame de l'heideggerisme, Hannah Arendt et le Prix Nobel de littérature, Saül Bellow. Les étudiants boursiers du Committee, plongés pendant plusieurs années dans ces séminaires juxtaposés, tous de très haut niveau, et en fin de parcours, auteurs de thèses de qualité, si les chasseurs de têtes ne les ont pas déjà recrutés dans l'administration ou les affaires, peuvent au moins aller enseigner dans les riches Colleges of Arts.

    Est-ce une bonne idée de remplacer les livres scolaires par des tablettes numériques?

    Encore une idée du Dr Knock de la rue de Grenelle, d'autant plus favorablement accueillie qu'elle flatte le conformisme ambiant du «tout numérique». Le livre, sous sa forme traditionnelle, ne survivrait donc que pour les riches bibliophiles et leur famille. Les enfants du tout venant n'auraient plus à se mettre sous la dent que cet objet glacial, la tablette, et à se passer sous les yeux les aveuglants écrans du livre numérique. Ce fantôme de livre, désincarné du papier, de l'encre, des pages, du cartonnage de son original, a perdu l'autonomie d'objet vivant qui lui est propre. Entre l'invasion du «tout numérique» et la retraite progressive de l'enseignement des humanités, on a instauré en haut lieu une corrélation qui rend inévitable à terme la disparition des secondes, alors que l'on devrait chercher une souhaitable coopération et compensation entre les deux univers mentaux d'où ils procèdent.

    Le plus grave de ces dommages est l'atrophie sans douleur et sans symptôme, sinon à long terme, d'un autre mode de notre rapport au monde et aux êtres .

    L'univers technologique secrété par les surdoués de la logique binaire répond à l'évidence à un postulat de l'esprit humain, il prolonge et métamorphose démesurément le monde fantasmatique du machinisme et il achève de le substituer au travail servile, à la condition toutefois de mettre entre parenthèse la fabrication de ces tablettes par un féroce travail à la chaîne dans de gigantesques villes dortoirs chinoises ou coréennes, et de mettre en garde les usagers contre les dommages collatéraux de l'accoutumance à ces petits chefs d'œuvre d'horlogerie informatique…..

    Le plus grave de ces dommages est l'atrophie sans douleur et sans symptôme, sinon à long terme, d'un autre mode de notre rapport au monde et aux êtres. Cet autre mode, allégorique et non algorithmique, analogique et non linéairement logique, nous donne accès à l'univers de la qualité, de la saveur, de l'ambiguïté, de la beauté, de l'amour, du goût, où se fait et se défait notre bonheur. À cet ordre immémorial du connaître, l'on ne peut être éduqué que par la pratique des arts; des lettres, et de rites sociaux délicats et doux. Ce que peut faire de mieux l'école, si possible secondée par la famille, c'est d'éveiller les enfants et les adolescents à ce monde et à ce mode du vivant, c'est-à-dire de la qualité et des saveurs, en d'autres termes de la poésie. L'éveil à l'esprit poétique, pour le moins aussi humain que l'autre, son jumeau logiciel, mais beaucoup plus ancien, beaucoup moins abstrait, libère les jeunes âmes qui s'ignorent de ce qui les enferme dans le monde utilitaire et manipulable de la quantité.

    C'est là l'enjeu ultime et le sens profond du combat que Jacqueline et moi avons mené pour un retour en fanfare des humanités à l'école et pour l'immersion des jeunes générations dans l' univers que leur nature intuitive postule, pour le moins autant que l'univers numérique rassasie leur nature logicienne. À l'univers des affinités électives cher à Goethe donnent accès la comparaison, la métaphore, les figures, le rythme, le rite, toute la technologie artisanale des poètes, des artistes, des anthropologues, des mystiques.

    Ce que peut faire de mieux l'école, si possible secondée par la famille, c'est d'éveiller les enfants et les adolescents à ce monde et à ce mode du vivant, c'est-à-dire de la qualité et des saveurs, en d'autres termes de la poésie.

    Qu'avons-nous perdu?

    Perdus, ou plus exactement oubliés et ignorés ensemble, cet autre monde qui est la vraie patrie de nos sens, de notre cœur, de notre esprit, et le mode imaginatif du connaître cet autre monde par le jeu baudelairien des correspondances. Avez-vous entendu un seul de nos écologistes français intarissables sur la pollution et le changement climatique, se préoccuper de l'hypertrophie numérique dès l'enfance et de l'atrophie de l'enseignement du poétique et du beau? Si peu enviable par ailleurs, le passé, moins avancé que nous dans l'abstraction, avait du moins un rapport plus direct avec cette expérience du monde et des autres qui s'exprime par métaphores.

    Délivrons-nous de la pathologie égalitariste, elle a brisé les élans ambitieux de notre république méritocratique.

    Dans ses chefs d'œuvre littéraires et artistiques, le passé nous a laissé de fabuleux témoignages sur cet autre mode du connaître dont nous sommes de plus en plus exilés dans nos machines à habiter et devant tous nos écrans. Ils font écran au monde des qualités, des saveurs, de l'humain et du divin incarnés, ils nous sèvrent de nos cinq sens, réduits aux fantômes qu'un effleurement de l'index fait surgir dans et sous le verre de la tablette numérique. N'ayons plus peur du passé, c'est un excellent ami. Filtré par le temps, il ne nous a laissé que le meilleur de lui-même, quelques clefs pour rouvrir à notre tour les portes de la perception et de la connaissance analogiques. Virgile, Dante, Shakespeare, Hugo n'ont jamais pris une ride.

    Du même mouvement, délivrons-nous de la pathologie égalitariste, elle a brisé les élans ambitieux de notre république méritocratique. Là se trouvait, pourtant, le ressort de la vitalité ascensionnelle de cette société séculière. Dépouillés de ce puissant ressort qui pousse vers le haut et le rare, nous sommes passés tour à tour d'un sentiment de stagnation à l'obsession névrotique de sombrer dans un triste et monotone déclin. Il serait temps d'en sortir.


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