• Pourquoi il faut rendre le Conseil supérieur des programmes vraiment indépendant

    Pourquoi il faut rendre le Conseil supérieur des programmes vraiment indépendant

    FIGAROVOX/TRIBUNE - Parité pour les auteurs de littérature, recours aux langues de l'immigration dès la maternelle: Annie Genevard, membre du Conseil Supérieur des Programmes, dénonce les choix idéologiques initialement envisagés pour la réforme.


    Professeur de lettres classiques, Annie Genevard est députée du Doubs, Marie de Morteau et secrétaire de la Commission des Affaires culturelles et de l'Éducation de l'Assemblée Nationale. Elle est également membre du Conseil Supérieur des Programmes.


    Créé par Vincent Peillon dans la Loi de Refondation de l'école adoptée en 2013, le Conseil supérieur des Programmes compte 18 membres nommés en son temps par le Ministre. Des universitaires, scientifiques, sociologue, médecin, enseignants, représentants du monde associatif, parlementaires, le composent. Membre de l'UMP, je fais partie des 6 parlementaires, 3 sénateurs et 3 députés, qui ont été nommés par le ministre, dont deux de l'opposition. L'idée du ministre d'alors est que l'éducation n'est pas seulement l'affaire des enseignants mais que ce qu'il est convenu d'appeler la société civile y a sa place également.

    La concomitance de l'annonce de la très contestée réforme du collège avec la parution des programmes de cycles 2, 3, et 4, c'est à dire depuis le CP jusqu'à la 3ème, qui sont deux démarches indépendantes l'une de l'autre, ont agrégé et démultiplié les critiques à l'encontre de l'une comme de l'autre.

    Réformer l'institution plutôt que d'abandonner ce qui a fait ses preuves

    De la réforme du collège, on retiendra surtout le coup porté aux disciplines des langues anciennes et de l'allemand qui suscite une très large réprobation, y compris à l'international. Au motif très idéologique que les sections européennes, les classes bilangues ou les langues anciennes ne profitent pas à tous -l'obsession illusoire du «pour tous» a encore frappé- on supprime ce qui marche et qui contribue d'ailleurs à lutter contre l'évitement scolaire dans les zones défavorisées.

    Ce n'est pas le moindre des paradoxes de cette mauvaise réforme que de favoriser ainsi ce que l'on prétend combattre.

    Ce n'est pas le moindre des paradoxes de cette mauvaise réforme que de favoriser ainsi ce que l'on prétend combattre. Quelques idées simples auraient dû guider la ministre: d'une part, il faut développer ce qui a fait ses preuves, et d'autre part, encourager l'effort, l'excellence, le goût de la réussite qui sont les fondements de la méritocratie républicaine dont la ministre est du reste elle-même le produit. Le dire n'est pas faire insulte à ceux que le système scolaire ne parvient pas à sortir de la spirale de l'échec et du décrochage scolaire mais s'y prendre de cette façon induit l'idée pernicieuse que la réussite des uns serait responsable de l'échec des autres.

    Je connais bien l'Éducation Nationale pour y avoir enseigné. Sans une réforme en profondeur de l'institution elle-même, il y a fort à parier que les mêmes causes produiront les mêmes effets et le gouvernement serait bien inspiré de lire le rapport de la Cour des comptes pertinemment intitulé «Gérer les enseignants autrement».

    Songeons que l'Éducation nationale française qui est, dit-on, la structure la plus nombreuse en salariés au monde, ne dispose pas d'une gestion des ressources humaines. Nulle part ailleurs une telle aberration n'existe! La nomination des enseignants dans les établissements? Une affaire de barème. Le bon enseignant? Il n'est pas encouragé financièrement ou dans son avancement de carrière. Le chef d'établissement? Il est un patron sans pouvoir qui s'épuise souvent à négocier avec les enseignants pourtant placés sous sa responsabilité. L'obligation de résultats dans la lutte contre l'échec scolaire? Une idée insupportable aux syndicats tout puissants. Mais de cela on ne parle jamais!

    Songeons que l'Éducation nationale française qui est, dit-on, la structure la plus nombreuse en salariés au monde, ne dispose pas d'une gestion des ressources humaines. Nulle part ailleurs une telle aberration n'existe!

    Revenons au Conseil supérieur des Programmes. Son rôle n'est pas d'écrire les programmes mais «d'émettre un avis et de formuler des propositions» sur le contenu du socle commun de connaissances, de compétences et de culture, sur les programmes scolaires et sur les examens. Le Conseil travaille sur les propositions d'experts: inspecteurs spécialistes du champ concerné, universitaires, professeurs, formateurs, documentalistes...

    Les faiblesses du système

    En un peu plus d'un an, le Conseil a travaillé, beaucoup et sérieusement, sur la charte des programmes, sur le socle, sur l'enseignement moral et civique, sur les référentiels en matière d'orientation et de découverte du monde professionnel ou sur l'éducation artistique et culturelle... Les textes ont fait l'objet de débats et de concertations.

    Mais avec les programmes scolaires, c'est une autre affaire et cela révèle les faiblesses du système. Si les cycles 1, 2 et 3 (de la maternelle à la 6ème) ont fait l'objet de commentaires mesurés, il n'en a pas été de même pour les programmes des classes de 5ème, de 4ème et de 3ème qui constituent le cycle 4.

    Jargon prétentieux et choix idéologiques

    Certaines critiques, parfaitement justifiées de mon point de vue, portent sur deux points: le recours à un jargon prétentieux et incompréhensible et les choix idéologiques.

    Certaines critiques, parfaitement justifiées de mon point de vue, portent sur deux points: le recours à un jargon prétentieux et incompréhensible et les choix idéologiques.

    Nous avions cru naïvement que le temps du «référentiel bondissant» pour désigner le ballon ou de «l'outil scripteur» pour désigner le crayon était révolu. Hélas non! Et pourtant l'intelligibilité des programmes par les enseignants et les parents était dans le cahier des charges. On serait surpris de lire les versions initiales de certains textes fournis par les experts. Le Conseil les a expurgés souvent de ce galimatias mais pas complètement il faut le reconnaître! Sur les choix idéologiques, l'affaire est plus grave. Là encore, le Conseil a modifié substantiellement de nombreux points.

    Quelques exemples de ce à quoi nous avons échappé: recourir dès la maternelle aux langues de l'immigration était apparu à certains experts comme un bon moyen d'éveiller à la diversité linguistique alors que tout le monde s'accorde à penser que l'essentiel est de permettre aux enfants plus exposés que d'autres au risque de l'échec scolaire de bien maîtriser la langue française qui doit (re)devenir pour tous les enfants la langue première. Le Conseil avait d'ailleurs fait des préconisations précises et exigeantes sur l'évaluation de la maîtrise des fondamentaux, s'agissant particulièrement de la maîtrise du français, mais le Cabinet de la ministre les a retoquées. J'ai convaincu mes collègues de renoncer à cette idée qui aurait infailliblement suscité des tempêtes en même temps qu'elle aurait à mon sens affaibli la priorité donnée à la maîtrise du français.

    Recourir dès la maternelle aux langues de l'immigration était apparu à certains experts comme un bon moyen d'éveiller à la diversité linguistique alors que tout le monde s'accorde à penser que l'essentiel est de permettre aux enfants plus exposés que d'autres au risque de l'échec scolaire de bien maîtriser la langue française.

    Supprimée aussi l'idée de favoriser la parité dans le choix des auteurs de littérature, une idée folle selon moi, comme si l'importance d'une œuvre tenait au sexe de son auteur!

    Supprimée encore l'idée de mettre sur le même plan historique ce que l'on appelait autrefois les invasions barbares, la colonisation ou l'immigration de travail du XXème siècle pour accréditer l'idée que tous les Français seraient le produit de ces «mouvements migratoires»: une analyse historiquement fausse et politiquement explosive.

    Sur la question de l'islam, étudié obligatoirement, contrairement au christianisme médiéval optionnel, quelques-uns d'entre nous ont soulevé le problème qui est en débat aujourd'hui. Nous n'avons pas été entendus et je le regrette.

    Se pose désormais la question de savoir si l'on doit continuer, lorsque l'on est dans l'opposition, de siéger dans une instance dont on peut être amené à critiquer certains choix et non des moindres mais qui permet aussi de peser de l'intérieur. La facilité serait sans doute de partir et peut-être y serai-je contrainte si je ne pouvais plus du tout y faire entendre ma voix. Pour l'heure, je ne renonce pas mais je pense que nous devons instamment revoir le fonctionnement de ce Conseil.

    Retrouver de la crédibilité

    L'image du Conseil Supérieur des Programmes est aujourd'hui gravement altérée. Et ce n'est pas l'initiative du Président de la République de créer un groupe de réflexion composé d'éminents historiens pour réfléchir aux programmes d'histoire qui va relégitimer le rôle du Conseil Supérieur des Programmes. Pour autant, le Conseil doit clarifier sa relation avec le Ministère. Comme le dit un membre éminent du Conseil «au nom de qui parlons-nous?».

    Le Conseil est censé être «indépendant tout en étant placé auprès du ministre de l'Éducation», quelle ambiguïté! Son Président est en réalité en relation étroite avec le Cabinet.

    Le Conseil est censé être «indépendant tout en étant placé auprès du ministre de l'Éducation», quelle ambiguïté! Son Président est en réalité en relation étroite avec le Cabinet, lequel inspire parfois de mauvaises décisions comme celle de dissocier en 6ème l'étude des 3 religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l'islam. Étudiées dans la même année, cela aurait peut-être évité d'avoir à mettre au choix ensuite certaines périodes historiques dont l'abandon heurte notre conscience et notre culture.

    Il faut aussi revoir notre relation aux experts qui doivent mesurer la responsabilité qui est la leur, notamment sur les questions sensibles. Laisser aller sa plume avec l'idée que le Conseil serait là pour corriger, réajuster, justifier, cette méthode n'est pas tenable.

    Enfin il faut redonner du temps. La tâche est ardue et difficile. Elle est très délicate. C'est pourquoi la ministre doit revenir sur le calendrier qui sera, s'il était maintenu, très mal vécu par les enseignants, j'en prends le pari. Par ailleurs, Najat Vallaud-Belkacem ne peut pas tout à la fois affirmer l'indépendance du Conseil et lui dicter sa conduite.

    Sur la question sensible de l'enseignement des langues anciennes par exemple, dont la ministre n'a pas deviné l'opposition qui se lèverait contre son affaiblissement, voilà que l'on demande au Conseil Supérieur des Programmes de faire des propositions sur l'évolution de son enseignement. Ça ressemble beaucoup à une tentative de se défaire d'un débat qui empoisonne. Assumer l'impopularité des décisions du ministère n'est pas notre mission.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :